C’était le premier grand test international pour Donald Trump et il a choisi d’y répondre avec célérité et fermeté. Après l’attaque chimique de mardi à Khan Sheikhoun, attribuée au régime de Bachar al-Assad, le président américain a ordonné en représailles une frappe ciblée contre une base de l’aviation syrienne. Vers 03h40 vendredi matin heure de Syrie (20h40 jeudi soir à Washington), les Etats-Unis ont lancé 59 missiles de croisière contre la base de Shayrat, d’où auraient décollé les appareils responsables de l’attaque de mardi, qui a fait au moins 86 morts, dont 27 enfants.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), quatre soldats syriens ont été tués par ces frappes américaines qui ont également «détruit presque totalement» la base aérienne du régime qui était visée. «Le tarmac, le dépôt de fuel et le bâtiment de la défense aérienne ont été pulvérisés» rapporte l’OSDH.

Pour la première fois en six ans de guerre civile en Syrie, Washington cible donc directement le régime de Bachar al-Assad. «Des années de tentatives de faire changer Assad ont échoué, et échoué dramatiquement», a souligné Donald Trump depuis sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride, où il reçoit jusqu’à ce soir le président chinois Xi Jinping. Le visage grave, la voix très posée, le milliardaire a ensuite appelé toutes les «nations civilisées» à se joindre aux Etats-Unis «pour chercher à mettre fin au massacre et au bain de sang en Syrie».

Barbare

Depuis l’attaque chimique de mardi, Donald Trump n’avait pas caché son dégoût et son émotion, notamment face aux tragiques photos d’enfants suffoquant ou décédés, parfois dans les bras de leurs parents. «Par le biais d’un agent neurotoxique mortel, Assad a arraché la vie à des hommes, des femmes et des enfants sans défense […]. Même de beaux bébés ont été cruellement assassinés dans cette attaque véritablement barbare», a-t-il déclaré jeudi soir, quelques heures après avoir dénoncé «une honte pour l’humanité».

Selon le Pentagone, la soixantaine de missiles Tomahawk tirés depuis les destroyers USS Porter et USS Ross, croisant en Méditerranée, ont frappé «des avions, des abris en dur, des réserves de carburant et de matériel, des bunkers de stockage de munitions, des systèmes de défense anti-aérienne et des radars». Située à une trentaine de kilomètres au sud-est de Homs, la base de Shayrat est considérée comme l’une des plus actives de l’aviation syrienne. Selon plusieurs sources, elle hébergeait notamment le centre de maintenance de la flotte de Sukhoi 22.

Blocage à l’ONU

L’armée russe, qui dispose d’une présence sur cette base, a été prévenue avant les frappes par le Pentagone. Depuis l’intervention militaire russe en Syrie, une ligne de communication directe, dite de «déconfliction», a été établie entre les deux armées, afin d’éviter tout accrochage - notamment lors des opérations menées par la coalition internationale contre l’Etat islamique. Washington assure en revanche n’avoir eu aucun contact politique avec les dirigeants russes en amont des frappes menées dans la nuit de jeudi à vendredi. «Nous n’avons pas cherché l’autorisation de Moscou», a résumé le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, présent également à Mar-a-Lago.

Plus tôt dans la soirée, les quinze membres du Conseil de sécurité avaient tenté - sans succès - de se mettre d’accord sur une réponse commune à l’attaque de mardi. Mécontente du projet de résolution présenté par Paris, Londres et Washington, la Russie avait présenté jeudi son propre texte, largement édulcoré. Pour tenter de trouver une solution, les dix pays membres non-permanents du Conseil ont proposé un texte de compromis. Après plusieurs heures de négociations stériles, et face à la promesse de Moscou d’opposer son veto à tout autre texte que le sien, Donald Trump a donc choisi de ne pas attendre. Faisant fi des mises en garde du représentant russe à l’ONU : «S’il y a des actions militaires, toute la responsabilité sera sur les épaules de ceux qui auront initié une telle entreprise tragique et douteuse», avait-il martelé.

 

Gaz sarin

En décidant de frapper l’aviation syrienne, Donald Trump est d’ores et déjà allé plus loin que son prédécesseur en termes d’engagement militaire en Syrie. A l’été 2013, après avoir tracé lui-même la fameuse «ligne rouge» sur l’usage d’armes chimiques, Barack Obama avait renoncé à la dernière minute à mener des frappes contre l’armée syrienne, malgré le massacre de la Ghouta - près de 1 400 morts. Très critiqué par certains de ses alliés, dont la France, qui était prête à s’engager aux côtés des Américains, Barack Obama a toujours défendu cette reculade. A la place des frappes, Washington avait alors négocié avec Moscou le démantèlement de l’arsenal chimique de Damas, qui devait en théorie neutraliser la menace chimique.

Les nombreuses attaques au gaz menées depuis 2013 - et en particulier celle de mardi à Khan Sheikhoun, menée selon Washington avec du gaz sarin - prouvent que les efforts de démantèlement ont partiellement échoué. «L’attaque de cette semaine est une honte pour la Russie et l’Iran, qui soutiennent Assad, mais c’est aussi une humiliation pour les Etats-Unis, a commenté sur CNN le spécialiste de la région, Michael Weiss. Car nous avions certifié que le régime Assad ne pouvait plus faire ce qu’il vient de faire». Jeudi soir, le secrétaire d’Etat américain a rejeté la faute sur Moscou : «Soit la Russie a été complice, soit elle a été incompétente dans sa capacité à obtenir» l’élimination des armes chimiques de Damas.

«Poursuite des frappes» 

Si elles envoient assurément un message inédit de fermeté à Damas et ses alliés, ces frappes ciblées américaines soulèvent plus de questions - militaires et diplomatiques - qu’elles n’offrent de réponse. Quelle sera la réaction de la Russie ? Informée des frappes, l’armée russe s’est-elle contentée d’observer ? Ou a-t-elle au contraire cherché à activer ses systèmes de défense anti-aérienne, déployés en Syrie et censés pouvoir détruire en vol des missiles Tomahawk ?

La stratégie de l’administration Trump interpelle également. Ces frappes étaient-elles un avertissement unique et ciblé, visant simplement à dissuader Bachar al-Assad de recourir à nouveau à des armes chimiques ? Ou pourraient-elles être suivies d’autres raids, avec pour objectif de clouer au sol l’aviation syrienne, comme certains le réclament depuis des années ? «La coalition de l’opposition salue la frappe et appelle Washington à neutraliser la capacité d’Assad à mener des raids. Nous espérons la poursuite des frappes», a ainsi déclaré à l’AFP un porte-parole des opposants.

Périlleux

Dans un communiqué conjoint, les sénateurs républicains John McCain et Lindsey Graham, partisans de longue date d’un engagement américain accru en Syrie, ont salué la décision de Donald Trump, espérant y voir «la première étape crédible» d’une nouvelle stratégie. «La première mesure de cette stratégie doit être de mettre hors de combat l’aviation d’Assad, qui est non seulement responsable de la dernière attaque chimique, mais d’innombrables atrocités contre le peuple syrien. Nous devons également renforcer notre soutien à l’opposition syrienne approuvée et établir des zones de sécurité pour faire face à la crise humanitaire», ont souligné les deux élus.

Pour Donald Trump, l’exercice est politiquement périlleux. Choqué par l’attaque de mardi, il a choisi de répondre avec poigne. Mais tout engagement supplémentaire en Syrie pourrait susciter les critiques de nombreux de ses partisans, à qui il n’a eu de cesse de promettre une Amérique tournée vers les Américains et moins interventionniste, en particulier au Moyen-Orient.