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L'espion, un super-héros ordinaire

Publié par MaRichesse.Com sur 13 Mars 2017, 13:00pm

Catégories : #VIDEO, #TV, #FAITSDIVERS

L'espion, un super-héros ordinaire

Costumes, déguisements, gadgets high tech, identité cachée, l’espion ressemble à s’y méprendre à un super-héros en version normalisée, l’un et l’autre incarnant les deux faces d’un même personnage : le sauveur. Le cycle Jeux d’Espions, diffusé du 5 mars au 30 avril sur CINE+ disponible avec CANAL, permet de comparer les constantes de l’espion et du super-héros, figures archétypales hautement codifiées, d’analyser la symbolique singulière de l’espion et de dresser un état des lieux contemporain de l’espion 2.0.

 

Sous-genre de la littérature policière, le roman d’espionnage nait au début du XXe siècle. Conscient de son caractère mystérieux et intrinsèquement bourré de suspense et de rebondissements, le cinéma, un art jeune qui cherche de la matière narrative, s’intéresse dès les années 1930 à adapter des succès d’édition (Les 39 Marches ou Une Femme disparaît d’Alfred Hitchcock). En parallèle, naissent aux États-Unis DC (1934) et Marvel (1939), deux géants de la bande dessinée où les masques, la dissimulation et le suspense jouent un rôle déterminant.

Ainsi, dès les origines au tournant des années 1930, l’espion et le super-héros partagent le goût du mystère et de la transfiguration. Toutefois, alors que le super-héros demeure une star de papier durant les années 1940-1950, l’espion cinématographique s’étoffe peu à peu jusqu’à prendre l’ascendant sur ses origines littéraires. Bien que créature livresque, James Bond s’émancipe ainsi de Ian Fleming, son auteur, à peine dix ans après sa première parution en librairie et prend d’assaut les cinémas du monde entier.

Mâle, jeune quadra et célibataire

Cette capacité à passer d’un média à l’autre forge profondément les codes archétypaux de l’espion. Là où la littérature laissait une marge de manœuvre à l’imaginaire du lecteur, le cinéma impose des références, des constantes plus ou moins encore valables aujourd’hui. L’espion confirme son statut viriliste, alors même que la réalité n’a eu de cesse d’accoucher de figures d’espionnes (Mata Hari, Violette Morris ou Joséphine Baker), reléguant les femmes au rang de faire-valoir esthétique.

Cette propension masculiniste se retrouve chez les super-héros qui accueillent dans leurs rangs des femmes plus de vingt ans après leur naissance (Supergirl en 1959 contre 1933 pour Superman ou 1939 pour Batman et 1956 pour Batwoman). Au-delà de son genre, l’espion se doit d’être physiquement vaillant (jeune), mais expérimenté (pas trop jeune quand même). D’où le choix tacite d’en faire un homme en pleine force de l’âge, donc un jeune quadra. Sean Connery ou Daniel Craig (James Bond), Robert Redford (Les Trois jours du condor), Mathieu Kassovitz (Le Bureau des légendes), Tom Cruise (Mission Impossible), Clive Owen (Shadow Dancer) ou Mike Myers (Austin Powers) répondent tous à ce portrait robot auquel on peut ajouter une caractéristique : le célibat.

Afin de pimenter les missions épineuses des espions, autant leur permettre de conter fleurette à une jeune femme, de préférence en difficulté, afin d’insister encore une fois sur la dimension sauveur de l’espion. De la même manière, le super-héros, sorte de chevalier moderne est prédestiné à sauver la “damsel in distress”. Quelques réalisateurs ont heureusement choisi de féminiser leurs spécialistes du renseignement, comme Luc Besson (Nikita) ou Phillip Noyce (Salt). Proposition encore peu suivie par les metteurs en scène de films de super-héros qui se cantonnent à offrir des rôles d’envergure à des actrices presque uniquement dans des films choral (la Veuve noire dans Avengers ou Catwoman dans Batman). On l’aura compris les deux figures héroïques de l’espion et du super-héros partagent de nombreux traits communs et pourtant ils ne s’ancrent pas dans la même symbolique.

Science et réalisme VS surnaturel et fantastique

Alors que le super-héros bénéficie souvent de pouvoirs surnaturels (hybridation animale pour Spiderman ou origines extra-terrestres pour Superman), les espions sont rivés à leur basse condition humaine. Forts d’un entrainement physique qui leur permet de livrer bataille avec panache (Ethan Hunt ou Jason Bourne en sont de brillants exemples), les espions doivent se transcender par d’autres biais.

Au-delà de leurs propres capacités, (intelligence, sens aigü de la déduction…), ils sont aussi et surtout soutenus par la technologie. Les gadgets délirants de James Bond ou des Kingsman permettent ainsi aux espions de décupler leurs prouesses. Selon les époques (et les avancées technologiques), les postiches, déguisements et autres masques plus ou moins sophistiqués se substituent de fait aux pouvoirs fantastiques des super-héros. L’évolution en parallèle des deux figures dénote un paradigme divergent. Tandis que l’un se repose sur les facultés scientifiquement inexplicables de ses héros, l’autre prône l’avénement d’un homme dont la surpuissance réside dans l’usage d’éléments rationnels.

L’espion, bien que considéré comme un être d’exception (par ses qualités physiques, sa capacité de métamorphose ou son maniement d’objets high tech), n’en demeure pas moins un héros ordinaire. La distorsion entre identité réelle et identité de façade se révèle donc moins caricaturale (et plus crédible) pour les espions. Là où le super-héros se camoufle sous une couverture en complet décalage avec sa vraie nature (Peter Parker en photographe houspillé, Clark Kent en journaliste peu convaincant ou Matt Murdock en avocat aveugle), l’espion assume son rôle dans l’échelle sociale sans excès de misérabilisme (l’infirmière Nikita, le gentleman Kingsman, l’universitaire Malotru du Bureau des légendes ou l’agent de voyages de The Americans). 

La double existence des espions, par un jeu de raccords plus subtil, s’ancre dans un réalisme crédible (n’oublions pas que les héros cinématographiques ne sont que des extrapolations de personnages réels) là où les super-héros naviguent en pleine science-fiction. Ainsi malgré une gémellité apparente, les espions et les super-héros ne partagent qu’une série de critères cosmétiques, leur symbolique et leur signification sociale différant profondément.

Véritable carbone 14 de son époque, l’espion ressemble et explique les tensions historiques qui l’ont vu naitre. Dans les années 1960, en pleine guerre froide, on assiste à l’émergence de James Bond, un héros élégant dont les astuces et trucs techniques surpassent naturellement ceux de ses ennemis. Dans cette bataille idéologique d’un Occident racé face à un grand Est brutal et primaire, le cinéma joue un rôle capital. Une décennie plus tard, en plein Watergate, Sidney Pollack s’interroge avec Les Trois jours du condor sur la probité des officines gouvernementales, instillant la théorie de l’ennemi intérieur, du traitre à sa propre cause. La guerre menée par les États-Unis contre les narco-trafiquants sud-américains, curseur marquant des années 1980, accouche en 1989 de Permis de tuer, un James Bond nerveux et sanglant aux antipodes du flegme britannique des premières années.

L’espion 2.0

Malgré quelques exemples parodiques mais sporadiques, le genre demeure sérieux jusqu’à la disparition du Rideau de fer et la dislocation du bloc de l’Est. L’espion perdant sa Némésis quasi originelle, les scénaristes ont les coudées franches pour laisser aller leur créativité. Certains conservent un traitement dramatique classique comme Les Patriotes d’Eric Rochant (1994), La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck (2006) qui jouent sur les changements de perspectives et de camps, ou plus récemment La Taupe de Tomas Alfredson (2011), clin d’oeil révérencieux à l’espionnage hitchcockien.

Mais on voit surtout essaimer sur les écrans une flopée de comédies, plus ou moins parodiques, d’espionnage. Johnny English (2003), OSS 117 (les versions de 2006 et 2009, nettement plus décalées que les premières adaptations de André Hunebelle dans les années 1960), Spy (2015), Grimsby (2016)… Cette envolée comique touche au génie avec Kingsman: Services secrets, film qui rend hommage et modernise ses modèles.

Mais tous les cinéastes n’optent pas pour un traitement humoristique et en parallèle de cette veine comique se développe un courant nettement plus sombre et politisé qui s’apparente de plus en plus aux films d’action et non plus aux thrillers. De Syriana (sur fond de guerre pétrolière) à Spy Game (qui revisite les hauts lieux de l’espionnage des trente dernières années) en passant par la trilogie Bourne (La Mémoire, La Mort et La Vengeance dans la peau) ou les récents Mission Impossible, on ne peut que constater que le temps de l’espionnage feutré et de la manipulation old school est passé. La disparité de tons dans le traitement de l’espionnage sur grand écran symbolise parfaitement la multiplicité des périls qui menacent les sociétés contemporaines, entre espionnage industriel, terrorisme, hacking…

Hyper moderne et anxiogène (Le Bureau des légendes), ou à l’ancienne et teinté de mélancolie (The Americans), l’espionnage se dispute toutes les temporalités, tous les terrains, sur grands et petits écrans, avec une même ambition: observer l’extraordinaire au quotidien, lever le voile sur un monde mystérieux et fantasmatique et donner à voir des héros souvent trop discrets.

Slate

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